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Lire Legendre

Giancarlo Calciolari
(4.05.2015)

Lecture de la note marginale de la Leçon IX de Pierre Legendre, “L’Autre Bible de l’Occident : le Monument romano-canonique. Étude sur l’architecture dogmatique des sociétés” (Fayard, 2009).

La note marginale d’introduction au livre écrit par Pierre Legendre pourrait être dite centrale. En effet, il n’y a pas de note marginale ou centrale ou linéaire (c’étaient les gloses de la scolastique qui étaient linéaires ou en marge du texte): il y a la notation, qui est l’autre nom de l’écriture de l’expérience. Chaque note est essentielle pour le voyage intellectuel, et si elle se laisse prendre comme plus ou moins importante, c’est seulement parce que le voyage n’est pas encore instauré comme intellectuel et persiste pour certains aspects dans la circularité ou dans la linéarité, ce qui à partir de Girard Desargues est la même chose.

L’entreprise de Legendre, selon sa note, ne s’adresse pas aux exégètes spécialistes des replis scolastiques du Moyen Âge. Et entre les généralistes et les passants, il invite en particulier les chercheurs qui ne relèvent pas de la généalogie euro-américaine à une réflexion sur un édifice de discours essentiel à la compréhension de la civilisation moderne, néanmoins soustrait à la reconnaissance commune des sources de l’identité occidentale.

Peut-être faisons-nous partie de ces chercheurs qui ne relèvent pas de la généalogie euro-américaine, par une lecture de près de quarante ans de la généalogie comme question et instance intellectuelle, par la non-adhésion à l’hypothèse que la généalogie (avant même que euro-américaine) ne soit pas une question et une instance intellectuelle mais une fantasmatique, c’est-à-dire une tentative d’ériger une copie impossible de la vie. Notre hypothèse de travail est que la généalogie, un des noms de la hiérarchie et de l’hypothèse théologique politique (de dieu à l’homme par l’angélologie), est une tentative de maîtrise et de contrôle de la vie. Sa nature n’est pas la parole, mais le discours comme cause, qui se réalise dans le diamétralement opposé au principe énoncé.

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Œuvre de Hiko Yoshitaka, détail

Quelle est la recherche de Pierre Legendre? Juriste de formation d’abord et psychanalyste de formation ensuite, avec Jacques Lacan, il a découvert quelle est la structure portante de l’Occident. Et celle-ci n’est pas le complexe d’Œdipe, ni la synthèse ou la conjonction syncrétique de la mythologie européenne, ni aujourd’hui celui qui prêche le discours du management arrivé au pouvoir, ni la science politique des théoriciens et des historiens académiques actuels. La question juridique comme question intellectuelle qui regarde chacun est simplement inexistante.

Depuis cinquante ans, Pierre Legendre effectue des recherches archéologiques sur l’architecture de l’entreprise dogmatique et rouvre le débat intellectuel avec le chantier de la question juridique. En bref, pour Legendre l’architecture institutionnelle d’aujourd’hui, qui est en train d’être démantelée par les marchés de globalisation (il n’utilise pas le terme de capitalisme), est la fille de la scolastique et de la disjonction exclusive entre christianisme et judaïsme (VIe siècle) et de la conjonction successive, évidemment inclusive, entre le droit romain et le droit canonique: entre la loi humaine et la loi divine (XIIe siècle). Il récupère ensuite au Moyen Age, dans la compilation du moine Gratien les fondements juridiques et anthropologiques de l’Occident, de l’État et de ses institutions, y compris les tribunaux et la police. Il s’agit du texte connu dans le domaine du droit comme Decretum Gratiani, dont le titre est La concorde des canons discordants.

Pour cet aspect de son archéologie du savoir institutionnel et juridique, il arrive jusqu’au douzième siècle, et même jusqu’au sixième siècle avec l’empereur Justinien qui définit comme folles les interprétations des Juifs.

D’autres philosophes ont remonté plus loin dans le temps pour repérer l’origine et l’architecture du pouvoir. Par exemple Giorgio Agamben étudie, dans le sillage de Jacob Taubes, les lettres de Paul, qui semblent avoir jeté les bases du christianisme et de ses institutions. Et avec la République de Platon et la Politique d’Aristote l’on gagnera encore quatre cents années... ceci pour souligner la position que donne effectivement Legendre au Decretum Gratiani, celle d’origine de la refondation du christianisme.

“Le livre étudie l’Occident effaceur de son Texte” (7). Mais ce sont les archives qui sont fermées ou les chantiers de la lecture qui ne sont pas ouverts. L’annulation est impossible, parce que le Texte n’est pas présent, il n’est pas caché, il n’est pas supprimé: il est à restituer dans une autre lecture. Et dans ce sens l’étude de Legendre ouvre une brèche dans la lecture de la question juridique, en l’enlevant du domaine des spécialistes où les archives semblent hermétiquement fermées, scellées et recouvertes de béton.

Legendre étudie “la partie censurée de la civilisation dite judéo-chrétienne, le Monument romano-canonique” (7). Et à juste titre il qualifie de “dite” la civilisation judéo-chrétienne. Et sa recherche est plutôt sur la partie censurée de la civilisation chrétienne par rapport à la question juridique aujourd’hui. La question juive est touchée seulement à quelques occasions. Justement par rapport au Decretum de Gratien, l’on devrait parler plutôt de la partie censurée de la civilisation juive. Mais c’est un euphémisme, puisqu’il ne s’agit pas d’une partie censurée, mais de toute la question et de toute l’instance juives.
La clé du travail de Legendre regarde les sociétés selon la lettre de leur discours. Dans cette “lettre” il y a peut-être une influence timide de Lacan, qui pour la plupart n’est pas mis en jeu. Les références psychanalytiques de Legendre sont toutes à Freud. En particulier, l’usine de Legendre vient de sa lecture de Totem et Tabou (1913). Il convient également de mentionner que Legendre a écrit la neuvième leçon qu’il estime concluante, sans jamais avoir donné à la publication la cinquième leçon: Un accident de la pensée: la psychanalyse. Étude sur le questionnement ouvert par Freud. L’étude sur la psychanalyse. Toutes les autres leçons ont été publiées.

Une analyse littérale de Freud: Legendre prend Freud à la lettre, et c’est la raison pour laquelle il maintient comme structurel le principe totémique, par où il n’y a même pas l’hypothèse d’une descente du complexe d’Œdipe, que pourtant il y a chez Freud, même si cela comporte l’instauration du surmoi, qui est presque la même chose.
Toutes les leçons de Legendre, et pas seulement la neuvième leçon conclusive, se réfèrent à la phrase inaugurale du Decretum de Gratien: “Humanum genus duobus regitur”, qui se traduit par “Le genre humain est gouverné selon deux mesures” (7). Et ce sont pour Legendre les premiers mots de la compilation médiévale Concordia discordantium canonum qui ont scellé le destin institutionnel de l’Occident, en énonçant, sur un mode inédit, le pacte entre la Raison romaine et l’Évangile. Et affirmer cela c’est braver l’ordre établi de la Mémoire moderne (7). Non pas parce que les oligarchies de l’Occident n’ont pas l’intention de faire savoir que le pacte qui tient leur immeuble, leur monument, est la théologie politique, mais parce que la Mémoire moderne se considère émancipée de la question théologique. Il y en a qui ont écrit que le Decretum de Gratien donne le départ au processus implacable qui conduira à la séparation totale entre le droit et la théologie dans le monde occidental. Pas vraiment : c’est la soudure entre le droit romain et l’Évangile. C’est la fondation théologique moderne du pouvoir politique. Et elle serait à lire conjointement avec la politique de la fondation théologique de Paul.

Legendre se demande pourquoi ouvrir aujourd’hui ce chantier de l’oubli (7). Et il répond : “Simplement parce que l’avènement d’un monde défait de ses bandelettes traditionnelles par la Globalisation industrielle et commerciale va produire inexorablement l’effet de mettre à nu la civilisation dominante, la nôtre en l’occurrence. Le Roi est nu, mais il ne le sait pas” (7). Il serait une conscience occidentale presque sans défenses (quelles étaient-elles?) et l’émergence de la globalisation à laquelle attribuer la responsabilité du processus de domination et attribuer la nudité du roi. Mais la globalisation ne sait pas qu’elle est nue. La force de cette affirmation dernière pourrait également regarder le cas même de Legendre: il pourrait être, lui, le roi nu. Nous aussi sommes nus, mais en tant que lecteurs du cas de Legendre comme notre cas, sinon rien ne peut être entendu de son élaboration.
La conscience occidentale sans défense contre la globalisation, écrite par Legendre avec la majuscule, n’est pas notre hypothèse de lecture. La globalisation est dans la circularité de la conscience occidentale, en tant qu’érigée sur les trois principes d’Aristote, qui fondent la circularité, et en cela il s’agit de la formalisation du mythe de la caverne de Platon. Le mythe de la prison.

Certes, la globalisation peut sembler au plus loin de la théologie, mais elle est encore un de ses produits, comme le nazisme. Voilà pourquoi l’adhésion au nazisme n’a jamais été mise en question ni par Carl Schmitt, ni par l’apostat Martin Heidegger, qui découvre l’athéisme de la philosophie et la circularité de l’être.

L’annotation sur l’empire de soi-même que fait Legendre à propos du roi nu est un fait intéressant,: “Or, qui est le Roi sinon nous tous, sujets érigés en monarques, revendiquant chacun pour soi la pose de l’individu-Souverain” (8). Et l’empereur de l’État libre de soi-même serait couvert par le manteau de la “post-humanité” qui, dans le conte d’Andersen, est la robe magique. La science politique moderne, qui devrait être avertie par la métaphore de Legendre, comme la post-humanité, n’aurait pas de connexion avec l’axe romano-canonique qu’étudie l’auteur. En fait, si tous sont rois, personne ne l’est. Il n’y a plus de rois, mais un pool d’oligarchies nationales et transnationales.
Et ainsi Legendre se rappelle “une vérité de base: combien il est difficile de dévoiler ce qui néanmoins crève les yeux” (8). En effet, dévoiler comporte la ré-vélation, une voile selon la même logique qui paraît s’analyser et se mettre en question. Pourquoi? Parce que ce qui crève les yeux répond au principe de la vision, au concept de vision, qui exclut ce qui se voit et ce qui apparaît comme la fausse couverture des choses, et vise la structure cachée des choses. En ce sens, le chantier de Legendre prétend trouver la vraie structure de fait, et dans son discours il est difficile pour nous de révéler ce qui crève les yeux: que l’édifice de l’Occident, reconstruit par Legendre, est purement fantasmatique, une hypothèse déductive dont la méthexis est exécutée comme hypothèse inductive qui ne pourra jamais démontrer et réaliser les postulats théologiques du christianisme.

Dans ce qui contrarie la question juridique occidentale, comme « l’historicité linéaire, vécue comme une succession de pages qui se tournent, [qui] a produit la conception européenne d’une sorte de temporalité universelle, mesure pour juger le sens de l’histoire mondiale planifiée” (8), pour nous il y a le déroulement d’un corollaire de l’échafaudage que Legendre prend comme édifice de l’Occident. La linéarité, c’est-à-dire selon le cité Girard Desargues, ingénieur, géomètre et mathématicien du XVIIe siècle, la circularité, est celle qui est détectable dans le texte et dans l’expérience de Pierre Legendre. Le point final de cette historicité dans la lecture de l’évolution des sociétés serait “une Modernité absolue et totale, évidant la parole généalogique qui porte les cultures” (8). La parole généalogique qu’invoque Legendre est également hiérarchique et c’est le système d’inclusions et d’exclusions, qui nie le féminin, même dans Freud, qui nie l’instance juive. La langue du Troisième Reich, étudiée par Klemperer, est une concrétisation de la parole généalogique et non pas quelque chose qui s’y oppose. Il reste à lire la théologie bricolage d’Adolf Hitler dans Mein Kampf. Livre tellement décrié afin que vous ne vous aperceviez pas qu’il est reproduit par tout politicien dans tous les coins de la terre.

Dans la planète homogénéisée, c’est-à-dire sans histoire (déshistorisée), serait accomplie, prenant la portée d’une libération, la prophétie d’Orwell:Nous taillions le langage jusqu’à l’os (8). Cette taille du langage provient d’Aristote avec la notion de tiers exclu. Le tiers découpé pour permettre l’identité et la non-contradiction de x. Ce même x auquel Lacan aura recours pour mettre en scène les formules de la sexuation.

Animal d’abattage que le langage? L’abattage du langage? L’abattage, qui provoque d’infinies interventions idéologiques ou religieuses et de très rares interventions de recherche intellectuelle, repose sur la syllogistique aristotélicienne. C’est le logos qui abat le langage (dans le fantasme développé par Legendre à ce propos), qui d’ailleurs est une dimension indestructible de la parole.

“Une méconnaissance fonctionnelle est à l’œuvre, qui permet de se laver les mains d’un fait structurel: que nous habitons tous une Terre des Ancêtres, constituée non pas tant par une géographie physique, que par la géologie de discours accumulés, sédiments enfuis dans l’en dessous de la surface contemporaine, partout sur la planète” (8). Méconnaissance qui est une fonction humaine ou bien une fonction de l’inconscient, pas à portée de main d’un humain? C’est une méconnaissance qui permet de se laver les mains, de ne pas assumer la responsabilité de la méconnaissance. Alors, c’est une méconnaissance agie comme fonction humaine. Ce qui est en jeu est un “fait structurel” incontestable, comme si l’acte de parole, la logique même de l’inconscient et de la vie pourrait se suspendre dans l’imagination et dans la croyance du fait. La chose requérait une structure factuelle, en effet “faite”. Donc, une structure présente, ontologique, circulaire. La géologie fantastique à laquelle se réfère Legendre est une stratification dont la ligne de sédimentation à l’infini est un cercle. C’est sur un mode fabulateur accepter la question close, évidemment pendant que s’ouvre un chantier exceptionnel. Pierre Legendre fait l’archéologie des discours accumulés, sédimentés. Mais jamais le discours ne doublera la parole, l’inconscient, le nombre. Rester dans l’archéologie du discours ne permettra jamais d’aboutir à la parole originaire. Le cercle ne deviendra jamais spirale.

Louis Althusser était allé plus loin que Legendre, en disant que nous piétinons les morts, comme si la planète était un cimetière sans fin. Les deux fantasmatiques doivent être lues. Dans Althusser la référence au discours de la mort est plus forte. Mais il n’y a pas d’autre discours que le discours occidental, le discours de la mort. Et sa fondation n’est pas dans le Decretum Magistri Gratiani, mais en particulier entre Platon et Aristote.

Legendre reconnaît que le texte de Gratien, avant, était “quasiment inconnu en dehors d’un secteur d’érudition où ne se rencontraient que des spécialistes entraînés à un savoir codifié des origines de la Question juridique” (8). Mis à part les lecteurs de Legendre, en effet, le Décret de Gratien ne fait pas de débat, même parmi les savants et les doctes en droit romano-canonique.

Comme emblème de sa recherche Legendre met une maxime d’Héraclite: “Le chemin montant descendant est un et le même” (fragment 118). Chemin qui ne paraît pas encore pris dans la circularité, pourtant, il s’agit de cela.

Aucune philosophie établie ne guide la recherche de Legendre (8). “Il s’agira de tenir en quelque sorte un cahier d’exploration, modestes Notes de chantier, facilitant à d’autres la reprise demain de ce chemin pour pousser plus loin l’aventure” (9). Il faut dire que nous avons l’impression d’avoir poussé beaucoup plus loin l’aventure de ce chemin dans une direction qui n’est pas celle de Pierre Legendre, en dépit d’avoir intégralement lu l’œuvre éditée par l’auteur. Nous nous en tenons à l’hypothèse nouvelle et nous nous confrontons avec le texte de Pierre Legendre et le restituons dans un autre chiffre. Aucune archéologie de l’œuvre. Aucune contre-armure dogmatique. Aussi pour nous vaut la belle formule de Legendre: “rien ne sera là pour nous guider” (8). En fait, le guide est une figure impossible du nom du nom, du principe totémique, qu’ailleurs cependant Legendre maintient comme principe positif. S’il n’y a plus de guide, Legendre devrait atteindre le théorème qu’il n’y a plus de principe totémique, mais il ne franchira jamais cette étape. Sa lecture de Freud et de Lacan est celle d’un érudit, pas d’un chercheur, comme c’est le cas avec la question juridique et le Décret de Gratien.

Certes, l’ouverture du chantier de travail a provoqué la réaction de la nomenclature des études historiques juridiques. Il convient de mentionner que “pour cause” Pierre Legendre est devenu connu du public avec le livre Les excommunicants, titre original qui a été maintenu dans l’édition italienne éditée par Armando Verdiglione. En français, le travail a été publié sous le titre L’amour du censeur. En bref, le principe de l’amour du censeur est le principe d’autorité, le principe totémique, le primat du phallus, que Legendre après plus de 50 années de recherche maintient comme principe de composition dogmatique de l’architecture de l’Occident; et ce qui est en jeu n’est pas seulement à qui ou à quelle part attribuer la décomposition, la corruption du royaume du Danemark. Ou la gnose et sa tentation de l’unité des contraires. Précisément, le Décret de Gratien possède une usine gnostique, mais de cela Legendre n’en parle pas.

Au-delà de la considération que sur la piste de recherche de Pierre Legendre, il y a d’autres chercheurs très rares et méconnus, et que sur notre piste peut-être il n’y a même pas le répondant du correcteur des épreuves de Peirce, ironiquement appelé en cause comme son seul lecteur, nous poursuivons dans la lecture de la note marginale de la neuvième leçon de Pierre Legendre.

“Inévitablement, il paraît téméraire de tenter de clarifier la problématique du pouvoir à l’ère d’une décomposition sans nom de l’État fabriqué par des juristes. Aujourd’hui, ce produit dérivé du romano-christianisme se trouve, sinon directement concurrencé, du moins enrégimenté par le Management généralisé, dans un processus d’amplification de la puissance qui échappe à la fois aux instruments traditionnels du contrôle politique et aux méthodes d’intelligibilité de sa propre constitution historique forgées par l’Occident depuis l’ancrage médiéval” (9).

Bien que Legendre dans le sillage de Lacan est amené à s’interroger sur les fondements linguistiques de toute société humaine, l’effort d’analyse linguistique n’investit pas chaque détail de l’expérience. Par exemple, “tenter de clarifier la problématique” n’est pas clarifier le problème; et déjà clarifier le problème pose la question de la clarté, qui n’est pas humaine, comme ne l’est pas l’inconscient. Tenter quelque chose est toujours voué à l’échec: les choses se font, elles ne se tentent pas, elles ne se prouvent pas. La tentative est substantielle et mentale, c’est-à-dire circulaire. Elle est sans tentation intellectuelle. Et la clarté est le long du fil du crépuscule: elle est in-tentable. Elle est une propriété de l’acte de parole. Pourquoi la problématique et pas le problème? Quelle est la technique du problème? Quelle est la machine du problème? Cette sollicitation linguistique qui est la nôtre rappelle le mode de l’exégèse juive du texte et de la lettre, qui n’intervient pas dans l’analyse de Legendre. Il n’y a pas d’attention à la question juive, à la question du nom (HaShem, le Nom). Et il faut se demander non seulement ce que Legendre entend par “une décomposition sans nom”, mais aussi quoi d’autre il entend par une décomposition avec le nom.
Aujourd’hui est en acte un état de décomposition sans nom fabriqué par des juristes. Et si c’était que l’État fabriqué n’est pas l’état dans l’acte de parole et donc se trouverait justement comme État “fabriqué”, “institué”, “fait”? L’idée de l’État n’opère pas: elle fabrique; et le cycle est celui de la constitution-institution-destitution. Tout projet purement fantasmatique ne réussit pas. L’inidentité sans nom, est-ce la pulsion de mort de l’identique et de l’identité? Certes, les diverses doctrines de l’État, même celle qu’a enseigné Antonio Negri à la faculté de sociologie à Padoue, se réfèrent toujours à quelque chose de construit par l’homme, mais il faudrait distinguer entre dispositifs intellectuels de vie absolue et dispositifs conformistes de maîtrise et de contrôle. Ou bien il faudrait distinguer entre l’intellectualité et l’empire. Dans l’empire il n’y a aucune intellectualité.

Que l’État fabriqué dérive du christianisme romain est une acquisition de Legendre. Et nous donnons une autre lecture du christianisme romain et aussi du Decretum de Gratien. Le pôle négatif de l’État fabriqué par les juristes serait le management généralisé. Mais si nous allons lire diverses théories du management nous trouvons un échafaudage dont les bases sont les mêmes que celles de Legendre, qui sont une mise à jour d’Aristote. Le primat du phallus a ses bases dans la syllogistique d’Aristote: le primat d’A sur non-A, qui est littéralement donné comme tiers exclu. Et dans le primat du phallus, forgé par Freud avec une seule libido masculine pour les deux sexes, A est masculin et non-A est féminin. Et dans Lacan la lettre se spécifie comme x, comme variable dans le schéma des sexuations.
Legendre affirme que l’État fabriqué par les juristes se trouve donc enrégimenté par le management généralisé dans un processus d’amplification de la puissance qui échappe tant aux instruments traditionnels de contrôle politique qu’aux méthodes d’intelligibilité de sa propre constitution historique forgée par l’Occident à partir de l’ancrage médiéval. La puissance fuyante est l’aspect euphorique de l’installation impériale actuelle, appelée par Legendre justement “management généralisé”. L’autre face est l’impuissance, toujours fuyante, aux théories politiques actuelles. Le management généralisé (entendons les sociétés moyennes gérées comme les entreprises) imposerait des instruments non traditionnels de contrôle politique. Ce qui reste constant est le contrôle politique, et plus proprement impolitique. La politique du faire, la sexualité, ne se laisse pas nier par le contrôle, comme la logique de l’inconscient ne se laisse pas maîtriser. Que le management généralisé instaure une autre forme de contrôle politique indique que c’est l’idée de contrôle qui est la base de cet aspect du pouvoir politico-managerial d’aujourd’hui. Dans cette analyse de Legendre, l’échafaudage hiérarchique de la société ne se remarque pas, c’est-à-dire le primat de l’empire des oligarchies au pouvoir reste caché derrière un signifiant institutionnel, fixe, signifié, politiquement correct, c’est-à-dire maîtrisé et contrôlé par la doxa des serfs intellectuels des oligarchies. Freud saisit clairement la structure oligarchique dans L’Avenir d’une illusion, sur l’Europe il dit qu’elle est régie par deux familles.

Les instruments traditionnels de contrôle politique, que contrôlent-ils? Les hommes et les choses. Ils contrôlent que la hiérarchie soit respectée et que le mouvement des femmes et des biens suive les règles de l’anti-vie aristotélicienne (les trois principes de la logique, qui est la formalisation du mythe de la caverne de Platon). Tout au plus, comme l’enseigne Freud dans L’Analyse terminée et interminable (1937), les hommes peuvent protester virilement et les femmes peuvent envier le pénis. L’axe portant qui divise pour régner est scellé comme primat du phallus avec Lacan, auquel échappe seulement le père mythique de la horde primitive, c’est-à-dire le père du “mythe scientifique” de Freud, dont il faut se rappeler qui est toujours le père mort, le nom mort, le zéro mort. Lacan écrit en lettres claires que le nom du père est la mort du père.

Il ne s’agit pas de deux structures, comme le suppose Legendre: d’un côté le pacte entre la raison romaine et l’Évangile et de l’autre le management généralisé comme dissolution du pacte et de ses fruits, en particulier de l’État. Ce qui est en jeu est la même fantasmatique de maîtrise logique et de contrôle politique. Qu’est-ce que c’est que l’empire? Que sont que la maîtrise et le contrôle? La tentative de rompre l’entier paraît hermaphrodite quand la division regarde celle attribuée aux sexes. Division opérée entre hommes et femmes (cérémonies et liturgies du devenir homme et du devenir femme: les exemples sont légion). Et divisions opérées entre hommes et hommes, entre femmes et femmes. Division aussi entre esprit et corps. Et fabrication d’un corpus explicatif et des énigmes évidemment insolubles dans lesquels, pour reprendre la citation d’Héraclite: le chemin qui monte et descend est un seul et même. La division entre drogue et médicament, dont l’énigme n’a pas été résolue par un comité d’étude français qui a travaillé pendant dix ans, surgit de la même manière que dans un tout autre secteur, les mathématiques, l’énigme de l’hypothèse du continu (la division entre discret et continu) n’a pas trouvé de réponse et apparemment le travail de Paul Cohen a conclu la recherche, en démontrant que pour un certain modèle de mathématiques il est indifférent qu’il soit ou il ne soit pas continu.
Les méthodes d’intelligibilité, qui laissent échapper le processus d’amplification du pouvoir de l’irrégimentation de l’État fabriqué par les juristes de la part du management généralisé, sont opaques justement par rapport à l’ancrage médiéval. La clarté politique est considérée comme clarté logique (ontologique) et donc les postulats (l’axiome est une autre chose) s’avèrent illisibles. Le pacte entre la raison romaine et l’Évangile est illisible pour Legendre, qui prend comme postulats la raison romaine et l’Évangile. La division chimérique entre la loi humaine et la loi divine est encore plus cachée dans sa nature fantasmatique de la constitution historique forgée par l’Occident sur l’incipit du Decretum de Gratien, et il paraît qu’elle est cachée aussi par le chantier de recherche ouvert par Pierre Legendre.

Elles semblent deux lois, mais elles ne font qu’une. Elles semblent deux libidos, mais elles ne font qu’une. Elles semblent deux sexualités (homo ethétéro), mais elles ne font qu’une. Et ceci a été lu non pas selon l’entier, l’originaire de la parole, mais selon le primat de l’un et de l’unification des contraires. On cherche à substituer à la vie l’algèbre et la géométrie, telle est la survie des uns et la sous-vie des autres. C’est par ceci que le sous-vivant dans le camp d’extermination trouve comme énigme la plus importante le regard incompréhensible d’un survivant, d’un chargé de maîtrise et de contrôle, de sorte que l’holocauste réussisse. Le management de l’extermination ne va pas contre la logique occidentale: il est l’un de ses fruits.

Legendre ne fera jamais la découverte amère que le principe régissant est le principe même de décomposition... Le principe qui régit la non-contradictoireté d’A, son identité, c’est le principe de la destruction de l’Autre, le principe du tiers exclu. Érudit du droit Legendre, mais peut-être pas de logique. Et ce qui ne se comprend pas de la logique d’Aristote est que A exclut non-A pour éviter la contradiction et pour rester identique à lui-même et le processus se terminera par l’exclusion de A. Dans les conversations à la table du dîner, Hitler a annoncé vouloir exterminer pas seulement les Juifs, et au lieu de la solution finale et de l’extermination de l’autre absolu dans toutes ses figures impossibles, il a fini par se suicider. Quand Hitler est parti pour la solution finale il ne savait pas qu’il avait signé son suicide. Et personne n’avait pu dire au roi qu’il était nu. La réalisation du fantasme comporte la circularité parce que le fantasme lui-même est circulaire: la copie impossible de la vie procède de la question close, c’est-à-dire de la prison de Platon et de sa traduction dans la logique aristotélicienne. Il s’agit d’imagination et de croyance et non pas de tentation intellectuelle qui n’a aucun fantasme, aucune représentation, aucun principe de soutien, aucun primat du phallus.

Pour Legendre “nous vivons une échéance dans ce vaste système de crédit planétaire, où progressivement la culture sortie du tripot ouest-européen avec le reste du monde est en train de perdre ses cautions. J’entends par là : perdre la garantie que d’autres civilisations, c’est-à-dire d’autres montages de questionnements et d’interprétations, payeront indéfiniment le négatif à notre place, en s’abolissant eux-mêmes” (9). L’écart est infiniment petit, discret et cardinal. Il est ordinaire d’enlever l’écart, l’infiniment petit, l’indice d’une différence insurmontable. Il n’est pas question de deux processus, mais d’un seul. Les autres civilisations paient depuis des millénaires le négatif de la logique occidentale. Et l’échéance du système de crédit planétaire, appelée aussi crise, sert une mise à jour du même système de crédit qui assigne le négatif à l’autre. Les autres civilisations continuent de payer le négatif à notre place et les réponses qu’elles ont donné sont internes à la logique aristotélicienne, elles ne la subvertissent pas en commençant une autre aventure et en ce sens elles s’abolissent en se prenant pour non-A. La révolte et le refus contre l’attribution du non-A ne sont pas la guerre et la non-acceptation intellectuelles. Les autres civilisations sont des civilisations, elles ne sont pas des non-A. Qu’est-ce qui dans le discours occidental procède de la question ouverte? Est-ce notre racine? Ou bien l’ouverture est-elle constatée dans une autre lecture de la Renaissance comme instance et comme question? Et alors le texte occidental est également la restitution en un autre chiffre de la matière qui cache l’ordre du discours. Matière qui est aussi de la Bible et de l’Évangile, dans le sens du christianisme, et donc elle est également de l’instance juive antécédente et de l’instance islamique suivante. Leur lecture est encore plus scellée que celle du Decretum de Gratien.

“En d’autres termes, écrit Legendre, un mouvement de pensée vient à son terme : le Moyen Âge achève son existence sous nos yeux, le mouvement inauguré par la scolastique romano-canonique et ses suites modernes jusqu’à Hans Kelsen et à Carl Schmitt compris. À l’échelle de la techno-science-économie globalisée, où l’Occident en panne trouvera-t-il ses dépanneurs?” Depuis des années, nous distinguons entre acte de pensée, propre de la philosophie, et acte de parole, qui s’énonce comme brèche dans Freud, reprise par Lacan et relancée par Verdiglione. La philosophie est un certain ordre rotatoire que Lacan, de par sa formation philosophique, retrouvera dans sa psychanalyse. La philosophie est circulaire, comme la caverne platonicienne et comme la syllogistique aristotélicienne. L’acte de parole va dans la direction de la qualité dans une courbe anomale dans chaque cas singulier. Et ainsi il est juste que tout mouvement de pensée atteigne son terme. En outre il est juste de compter le nazi Carl Schmitt comme épigone de ce mouvement de pensée, entre autres choses, il trouve un couple d’opposition cardinale pour son raisonnement, celle d’ami-ennemi, dans la Républiquede Platon. Certes, si l’Occident en panne y cherche ses sauveteurs il les trouvera dans les fossoyeurs, dans le sens qu’il les crée, comme la panne. Autre chose est la restitution du texte occidental.

La techno-science-économie globalisée est régie par les mêmes principes d’anti-vie qui président au compromis entre droit romain et droit canonique. Ils semblent deux droits (Utrunque ius) mais ne font qu’un. Pourtant, le droit n’est pas un, il ne se soumet pas au primat de l’un. Sa question et son instance se posent par rapport à l’Autre, à l’autre temps du faire et non à l’Autre de Lacan qui préside à l’acte, de ce que la structure linguistique pour Lacan est présente.
Ce que propose le marché des idées en vogue des savoirs cumulatifs au goût du jour est raillé par Legendre. “Il s’agit d’une capacité d’un autre ordre:penser le pouvoir en termes de légitimité du pouvoir, et par conséquent de situer la question juridique dans la causalité de l’architecture institutionnelle” (9-10). Le pouvoir est impensable. Le concept de pouvoir implique plutôt sa pensabilité et donc le pouvoir de l’idée gouverne l’idée du pouvoir, dans la circularité. Seulement au pouvoir pensé peuvent être appliquées la légitimité et l’illégitimité, sans la loi. Que l’archéologie du pouvoir trouve seulement le pouvoir de l’archéologie indique une légitimité généralisée à toute l’installation du principe de pouvoir (qualifié non à tort comme mâle par le féminisme) qui ne comprend pas comment le pouvoir illégitime est celui des non A qui est produit par les A.

Situer la question juridique dans la causalité institutionnelle fait suite pour Legendre à la légitimité du pouvoir. L’institution cause. Le cycle de l’institution du canon occidental est constitution-institution-destitution. Question de ce qui reste. Et la copie de la vie, le fantasme, ne reste pas, ne s’écrit pas.

Selon la perspective que Pierre Legendre dessine dans la note marginale du livre, “nous allons retrouver un chemin de tous les temps : la réflexion humaine sur la répartition instituée de la créance et de la dette, autant dire sur le généalogique comme principe différenciateur et comme condition de l’échange politique” (10). Le principe généalogique différenciateur, également entre homme et femme, est comme le primat du phallus théorisé par Lacan. Le crédit par rapport à l’éthique et la dette par rapport à la loi sont non généalogiques. La généalogie de la vie compte pour les douaniers de la vie, qui obtiennent un gain secondaire en fixant les critères d’accès au crédit, par une annulation idéale de la dette inconsciente qui comporte le besoin d’un père, qui devrait justement fournir les clés de l’accès. Il y a toujours le doute sur la tenue institutionnelle des tentatives impériales. À quel instant la stabilité d’un règne qui a des années bascule dans l’instabilité qui jette le dominateur parmi les derniers dominés, les condamnés à mort?

Par rapport à la voie tracée par Legendre il convient de noter que le paiement de la dette avec son propre corps définit l’esclavage. Et donc larépartition instituée est au service de la domination, qui par ailleurs n’a aucune certitude d’exister même une seconde plus tard. Un successeur s’instaure et un despote fait un demi-tour dans la roue perverse du pouvoir et il se retrouve esclave. Et le successeur est le seul candidat à sa place qu’il n’a pas réussi à tuer. Il les a tués tous, les candidats, moins celui seul qui le destitue et le saborde.

Le généalogique comme principe différenciateur n’est rien d’autre que le primat du phallus, qui dans Legendre est aussi primat du principe d’autorité et du principe totémique, en fait, il établit la différence des sexes et les diverses différences sociales. Le généalogique justifie l’hiérarchique et vice versa. En effet, ils sont la même chose. Comment les choses se distinguent-elles, comment les choses se différencient-elles, comment les choses se divisent-elles? Même la leçon inaugurale de Peirce (On a New List of Categories) se pose de telles questions et ouvre un questionnement inédit et son voyage n’est pas circulaire, malgré Aristote et sa logique. Le généalogique comme condition de l’échange politique, également l’échange de femmes et l’échange de marchandises. Et il sera à reprendre avec la double généalogie des lois humaines et des lois évangéliques énoncée par Gratien et assumée comme axiome ou postulat par Legendre. Axiome: ce qui vaut dans la vie de chacun et que la main de l’homme ne peut pas gouverner et le cerveau ne peut pas réfléchir. Postulat: ce qui vaut pour le discours social et politique (la réflexion humaine) et que l’homme peut modifier à sa guise.

La réflexion humaine sur le généalogique (une contemplation phallique) pour Legendre serait “écrasée par l’orientation objectiviste (au sens de l’efficience industrielle, esclave du quantifiable) de la pensée euro-américaine sur le pouvoir” (10). Réflexion humaine sur le généalogique comme “donnée fondamentale”, dans le contexte international actuel, “dangereusement ignorée”. D‘accord que la pensée euro-américaine sur le pouvoir n’enquête pas sur les racines du pouvoir (mais que font d’autre, d’une manière différente, Judith Butler et Giorgio Agamben?), mais ce n’est pas autre chose qu’un clin d’œil à la logique d’Aristote, dans lequel il n’y a pas la qualité, mais seulement le soupçon d’une dangereuse quantité infinie potentielle: dans Aristote, il n’y a pas le zéro et il n’y a pas l’infini actuel. C’est connu, ils viendront après.

À force de non-A, c’est-à-dire de l’application du principe du tiers exclu, l’exclusion augmente toujours plus et grignote une partie des inclus ( cela confirme que le principe du tiers inclu est un pendant du tiers exclu ) et donc l’illégitimité de l’exclusion affecte aussi les inclus, au point qu’aujourd’hui quelques milliers de personnes possèdent plus de la moitié de la richesse économico-financière de la planète. Alors que bien sûr, jusqu’à maintenant, l’illégitimité du discours occidental était celui des non-A : l’illégitimité des femmes, des religions autres que les propres, des noirs, des enfants, des Juifs, des homosexuels et des sexuels autres que hétéro, les pauvres, les non instruits...

On ne comprend pas dans le texte de Legendre comment le généalogique dangereusement ignoré est plutôt au pouvoir dans la pensée euro-américaine. Sur quoi d’autre les hiérarchies, pas seulement euro-américaines, reposent-elles ? Sur le phallus, qui coupe la tête des femmes (et de l’impossible série qui est connectée à elles) de ceux qui ne le comprennent pas ou le raillent, ou simplement le font rire: lisez à ce propos l’apologue inaugural de l’Art de la guerre de Sun Tzu, qui précède de peu la montée de la philosophie sur les cendres de la sophie. Les deux concubines de l’empereur, à la tête de deux armées fictives, auxquelles le général devrait enseigner l’art de la guerre, rient quand l’ordre est donné de tourner à droite. Et elles perdent la tête. Certes, l’oriental n’est pas un discours comme l’occidental: il est plutôt une pragmatique qui ne s’interroge pas sur son axe logique.
Donc, on comprend bien maintenant pourquoi Legendre ne reconnaît pas le généalogique (A) et son rejeton euro-américain (non-A) comme une question unique. Le généalogique est produit en même temps que le non-généalogique, qui en tant que nié “revient” saper le primat du généalogique: il est l’ultime du généalogique, il a en soi sa propre dissolution. Primat et ultimatum. La dissolution du pacte généalogique entre loi humaine et loi divine (ceci est le danger pour Legendre) est la crise pérenne qui requiert toujours une nouvelle formulation du pacte, ainsi de suite. L’Autre et l’ailleurs du généalogique et du non-généalogique est rayé en tant que tiers exclu et ne revient pas. Il est imminent dans les représentations de l’Autre: dans le raz de marée qui pourrait noyer la civilisation.

Le généalogique est fantasmatique, il est une tentative d’empire sur la vie. Legendre lui-même qualifie, plus avant dans le livre, le monument romano-canonique comme fantasmatique fondamentale.

“Or il n’est pas possible désormais, pour un Occidental, de jeter un regard sur le gouffre de la légitimité sans avoir affaire à la généalogie de l’État et du Droit dans sa dimension structurale, par conséquent sans prendre conscience d’être lié soi-même à la transmission d’un mode d’accès à l’institutionnalité particulier” (10). Certes, nous qui lisons la légitimité (nous ne jetons pas de regards), nous avons affaire avec la généalogie de l’état et du droit, voire avec la généalogie telle quelle, et avec ses avatars, comme le primat de l’un, le primat du phallus, le primat de l’autorité, le primat théologico-politique… Notre lecture de Pierre Legendre est proprement par rapport à l’instance du droit et des dispositifs sociaux que nous appelons institutions, y comprises les psychanalytiques.
S’agit-il de prendre conscience? Ou bien la conscience est-elle prise de l’inconscient? La prise de conscience d’être lié à la transmission d’un mode d’accès à l’institutionnalité particulière comporte la jouissance ou la peine du lien, et l’obligation de ne pas enquêter plus sur la transmission, sur le mode d’accès et sur l’institutionnalité.

Il n’y a pas de mode d’accès: il y a l’accès, qui est le refoulement dans son fonctionnement. Et l’instauration du nom du nom qui fait l’algèbre et la géométrie de l’accès. Le mode d’accès, s’il existait, appartiendrait à la fonction humaine, qui depuis Aristote est la fonction de mort. Mort de la contradiction, mort de l’inidentité, mort du tiers.
Pour une autre lecture de la généalogie, il n’y a pas besoin de jeter un regard. Le regard, point de soustraction, est injettable puisqu’il est dans le jet lui-même. Le jet d’Aphrodite est le jet de l’objet, selon l’analyse de Freud : sans rapport avec l’objet de la pulsion, il y aurait donc l’injettable.
S’il existait un moyen d’accès à l’institutionnalité, l’institution elle-même existerait en tant que telle, comme structure présente, et resterait ignorante de la destitution qui l’attend. Les dispositifs pragmatiques ne s’institutionnalisent pas, ils n’ont ni un commencement constitutif, ni une fin destitutive. C’est la raison pour laquelle Israël n’a pas de constitution.

“Une idéologie de l’homme nouveau, quel qu’en soit le portrait (aujourd’hui sous le déguisement de l’individu auto-fondé, hors culture imposée), suffit-elle pour bannir le passé en renonçant à l’héritage ?” (10). Absolument, elle ne suffit pas. Mais il n’est pas nécessaire de se confronter avec le passé, d’en faire la recherche archéologique dans sa dogmatique. Il n’est pas question de s’en tenir à l’hérédité, qui encore une fois existerait en tant que telle, oscillant entre le crédit et la dette. Il faut lire l’héritage et restituer le texte occidental (pas le discours) dans une autre qualité.

Les précisions sur l’algèbre, comme l’idéologie de l’homme nouveau, requièrent encore une autre lecture de l’époque et de sa tentative d’éviter la vie, l’intellectualité, c’est-à-dire avoir la prédilection pour la mort et son discours. Celui de Legendre est un ajournement érudit du discours occidental comme discours de la mort, apparaissant moins comme théologie politique que dans Carl Schmitt, beaucoup plus sophistiqué que la tentative de disjonction exclusive de Hans Kelsen entre théologie et politique. Certes, Pierre Legendre se confronte avec le texte romano-canonique et fait même l’éloge de la confrontation contre le prétexte de la conversion des civilisations dans une seule (10), mais il le fait dans la circularité. Il risque de se confronter avec les ombres des idées dans la caverne platonicienne ou, en d’autres termes, avec les moulins à vent de Don Quichotte.

“Le présent ouvrage vient clore [“clore” et non “conclure”] des recherches entamées voici un demi-siècle […] dont je constate qu’elles me ramenaient sans cesse vers un même point de convergence : le phénomène institutionnel - phénomène propre à l’humain” (10). La circularité dans laquelle est prise cette recherche est également un aspect de la phénoménologie de l’institution. Si l’institution est un phénomène, il s’agit de l’image que Legendre a de l’institution, qui lui vaut aussi comme croyance, c’est-à-dire application géométrique de sa propre algèbre. Une autre hypothèse est celle de l’institution en position d’objet de la pulsion, provocation à la confrontation; et institution aussi comme non-institution et autre (ou Autre) de l’institution et de la non-institution. Alors il n’y a plus d’imagination et de croyance dans l’institution. L’appartenance ou le non-appartenance à l’institution ne joue plus aucune importance. La soi-disant institution s’avère un gadget dans le marché des marchandises substituables, dans lequel aussi les humains sont substituables.
En outre, l’ouvrage n’est pas présent, il ne participe pas à la représentation. Il faut que le phénomène institutionnel rencontre la schize et non le point de convergence. Ainsi d’autres choses peuvent s’entendre par la division des choses. Division de la parole: ni du sujet, ni du social.

L’échafaudage, le montage, la construction dans Legendre pourraient ne pas être nécessaires, si ce qu’il tient n’a pas à faire avec le grégarisme: ce que Leopardi appelle le troupeau civil. De nouveaux dispositifs peuvent survenir et arriver à la conclusion par une mission intellectuelle, sans que s’y superpose une façade toujours en dette envers la fantasmatique fondamentale. Proprement il n’y a pas de fantasme de la vie, comme il n’y a pas de logique du fantasme.

“J’ai entamé une étude d’un nouveau genre, dont est finalement sortie une remise en scène de la Question juridique, noyau résistant de la civilisation ouest-européenne” (10-11). Lire dans l’originaire de l’acte de parole n’est pas le studium, dans lequel est en jeu la signification, qui est toujours du phallus, justement dans la division opérée de la loi, en loi humaine et loi divine. Juste pour dire que la loi inconsciente n’est ni humaine, ni divine, et par ailleurs ni bestiale, ni démoniaque. La remise en scène de la question juridique indique un théâtre d’images faites, donc factices, fictives et fétiches. Si la question juridique monte sur scène, c’est de par son inscription sous l’ordre phallique. La question juridique comme rempart contre l’incivilité. Quel autre sens attribuer à la résistance de la civilisation?

“La notion de Texte, élargie à la dimension anthropologique, permet de reconsidérer le concept de société humaine, aujourd’hui figé parce que technocratisé. Renforcé par un terme réhabilité – dogme, et de là dogmatique, dogmaticité –, cette perspective a, si j’ose dire, pris corps à travers la série de ces Leçons” (11). La société comme texte implique précisément la lecture du discours occidental et sa restitution dans une autre qualité, dans un autre chiffre. Aucun déchiffrement du mythe fondateur de la société, mais la lecture de la société comme texte. Et alors aucun texte n’est exclu.
Le chiffre, la qualité absolue, le capital de la vie, dans la dimension des images, est le dogme. Il n’est pas question de discours dogmatique (c’est une des reproches adressés à Legendre), mais de comment l’image arrive au dogme. Et dans la circularité l’image n’est pas sémouvante et autre. Le dogme est enlevé par le dogmatisme et l’anti-dogmatisme. En fait, c’est l’anti-dogmatique qui accuse toujours l’Autre de dogmatisme, justifié par la connotation sociale, aujourd’hui anti-dogmatique et demain dogmatique.

“Quant à la formule initiale du Décret de Gratien [...] elle constitue, dans la vision que je propose du système romano-canonique, le mode de restituer ce qui grince dans le discours explicite – le nôtre, mais aussi celui des médiévales – à l’épaisseur d’un insu pour les sujets concrets de l’histoire, autrement dit à la vibration subjective de l’institutionnalité: le “duobus regitur” (être gouverné selon deux mesures) fera bon ménage avec “La Sainte Famille” (11), titre de l’œuvre du peintre Pierre Bettencourt que Legendre a mis sur la couverture du livre.

Le Décret de Gratien est constitutif pour Legendre. Il n’est pas pris comme la nouvelle hypothèse, l’abduction de Peirce, mais comme l’hypothèse passée qui commande le présent pour un avenir à juste titre antérieur. Et pour cela il parle de la vision et non de division et donc d’écoute. Legendre “voit” le système romano-canonique. Il a une idée du système et cette idée le gouverne. Il n’est pas gouverné selon les deux mesures indiquées par Gratien, mais par l’idée que les mesures sont deux, c’est-à-dire le primat du phallus qui réussirait à scinder la loi inconsciente en deux lois: une humaine et une divine. Il s’agit de la même loi, qui est irréductible à la somme des deux lois, justement une humaine et l’autre divine. L’histoire est la recherche et elle regarde chacun. L’histoire sans recherche est l’histoire muséographique cible aussi, et à juste titre, de l’ironie de Legendre. Pas de sujet de l’histoire qui, s’il existait, serait l’hypnotisé social, la marionnette du pouvoir. L’épaisseur d’un insu (qui cependant s’avère une mise à jour d’Aristote) pour le sujet, c’est-à-dire à la vibration subjective de l’institutionnalité. Le terme “vibration”, qui paraît une intervention littéraire, et qui sait de quelle provenance, est à lire d’une manière technique. Qu’est-ce que la vibration subjective? C’est la sensation du sujet autiste et automate. Le sujet du cercle magique et hypnotique. Entre autres choses, le sujet de Descartes est déjà tout cela. Ici il y a un ajout remarquable: la vibration subjective de l’institutionnalité. L’institutionnalité domine le sujet, comme un marionnettiste, et il en commande même les vibrations. C’est la marionnette cherchée par les oligarchies mondiales de pouvoir. Quelle est l’institution qui domine? L’institution théologico-politique, objet de la délégation de la part de qui se prend comme sujet.

Le “duobus regitur” fera bon ménage avec “La Sainte Famille”. C’est sûr que la Sainte Famille, la théologie fait bon ménage avec le primat du phallus, le duobus regitur, qui gouverne avec deux mesures: deux poids et deux mesures, le double standard. Une pour les hommes et une pour les femmes, une pour les riches et une pour les pauvres, une pour les dominateurs et une pour les dominés, une pour les blancs et une pour les noirs, une pour les hétérosexuels et une pour les homosexuels, une pour les inclus et une pour les exclus... La liste est légion. Et cela sans considérer que l’œuvre du peintre sécularise la Sainte Famille, qui n’est plus Père, Fils et Saint-Esprit, mais père, mère et fils, comme dans les sciences humaines, pour être précis.
Non le “duobus regitur” comme mode du deux (c’est la piste de lecture d’Armando Verdiglione) mais le gouvernement des humains à partir du principe du deux, du concept du deux. Deux obtenu par la somme de deux uns. Et le primat du phallus est celui de l’un (c’est la piste de Jacques Lacan), dans le sens de la série des uns inclus (c’est précisément “leur” primat). Voilà pourquoi les non-uns, les uns exclus, n’acceptent pas le primat du phallus. Voilà la question et l’instance du féminisme. Et le plus radical a compris que le tiers inclus (quelques-uns) sanctifie l’exclusion d’autres tiers (nombreux). C’est la raison pour laquelle, raconte Luce Irigaray, une professeure universitaire féministe, avec à son actif la publication de quelques livres, peut penser avoir résolu personnellement le problème dit de l’émancipation des femmes. Comme pour les hommes le problème ne se pose même pas, et non pas parce qu’ils sont émancipés.

Le “duobus regitur” fera bon ménage avec La Sainte Famille parce qu’elle l’a déjà à l’intérieur. C’est dans l’instance de l’Évangile. Le duobus regiturest la colonne portante de la théologie politique. Nous devrions utiliser la farce rabelaisienne et assumer l’hypothèse phallico-déductive de Legendre, à savoir le discours occidental et extraparler ? Il y a des écrits et quelques romans dans lesquels nous le faisons. Ici, nous annotons que les choses ne sont pas régies et ne régissent pas. Il n’y a aucune maîtrise et aucun contrôle sur les choses. Aucune empire des choses et des humains. Le Decretum Magistri est le rêve de Gratien. Comment ne pas le lire? Ici nous avons commencé à lire le rêve de Pierre Legendre, après avoir commencé à lire ses livres il y a exactement 37 années.

Traduit de l’italien par Mats Svensson.

Première publication : Exigence : Littérature
http://www.e-litterature.net/page2.php

L’Aure Bible de l’Occident

L’architecture dogmatique de l’Occident

Lire Pierre Legendre

GIANCARLO CALCIOLARI


(8.03.2014)


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26.04.2017