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Annie Wellens, "Qui a peur de la Bible ?"

Giancarlo Calciolari
(29.11.2010)

Annie Wellens, "Qui a peur de la Bible ?", Paris, Bayard, 2008, pp. 158, € 13,90

Lorsque Annie Wellens commence son travail de libraire à la Rochelle elle ne peut pas imaginer que cinq ans après elle va recevoir le manuscrit d’une correspondance entre un inspecteur des impôts à la retraite en quête de nourriture spirituelle et une libraire spécialisée en littérature religieuse, comme elle. Annie Wellens attendra encore vingt ans, c’est-à-dire sa retraite pour publier le texte ; temps pendant lequel elle publie L’ordinaire des jours et Le vin des Écritures.


C’est bien sûr une fausse piste de lecture que celle de la fiction du manuscrit retrouvé pour cacher la vraie libraire religieuse, plus instruite que son homologue, et qui d’ailleurs ne raconte pas son histoire transposée mais écrit un véritable petit roman. Se questionner sur le genre littéraire ou se demander qui est l’auteur revient à perdre la piste.


Opera di Hiko Yoshitaka, bronzo

La question mise en scène par Annie Wellens est : comment faisons-nous un véritable pas dans la vie ? Non pas un pas de socialisation et de normalité (avec bien sûr son principe d’ignorance et ses formidables contre-coups, tels que le mal, la maladie, la mort anticipée…) mais un pas de vie, un pas révolutionnaire, un pas improbable, imprévisible, incalculable.


Personne n‘est exempté de la question de vie, que le jargon de l’époque appelle question intellectuelle. Certes, la vie standard est faite pour ne se poser aucune question, même pseudo-intellectuelle. Et cette standardisation de vie est également une standardisation de lecture. En d’autres termes, le lieu commun passe à côté d’un livre comme celui de Annie Wellens.
Qui a peur de la Bible ? Tous les gens qui ne lisent pas, mais il y a aussi beaucoup de croyants ne lisent pas la Bible. Qui accepte la communauté des interprètes ne lit pas. Ceci vaut aussi pour le domaine non sacré, aujourd’hui d’ailleurs en position de ce qui reste de la sécularisation de la place généalogique de Dieu (qui bien sûr n’a rien à voir avec ce que l’Occident appelle « Dieu ») : le discours scientifique.
L’homme qui signe A.B. était dans la vie calculable et prévisible, un employé ; et ses fréquentations, dans la plume d’Annie Wellens, portent le signe d’une vie résignée aux produits des idéologies de l’époque. La femme qui signe B.A. (sans entrer dans la question de la symétrie en miroir de cette signature) avec son activité commerciale de libraire religieuse, avait une vie un peu moins prédestinée socialement, son arrimage à la Bible était la cheville de l’ouverture sur la vie sans compromis.


Bien que, dans la préface de Sylvie Germain, la libraire soit qualifiée de « bibliognoste » et de « bibliomancienne », c’est-à-dire possédant une clé de lecture tout comme les moulins à vent de son époque, elle a un intérêt pour la lecture de la Bible qui tient ouverte la porte à l’Autre, à la nouvelle, à la nouveauté. En fait c’est une porte sans serrure, la porte du tiers !
Le fil de la conversation est tenu par la correspondance. Et il n’est pas donné de savoir si après il y aura eu une rencontre entre l’homme et la femme, au moins pour l’achat de quelque livre…




Le long de la correspondance l’homme trouve un abord à la Bible et c’est bien la femme qui se trouve en place de « passeur ». Il y a eu ce pas. Un événement. Un bout de réel originaire, qui n’était pas prévisible ni calculable. Les véritables vies procèdent en spirales incommensurables et non par la voie royale droite (qui à l’infini est un cercle). B.A. dit enfin à A.B. : la chasse spirituelle vous est ouverte.


Il ne s’agit pas du livre d’Annie Wellens, qui choisit la voie littéraire, avec une très belle langue (si cela peut être dit par un étranger) plutôt que la voie de l’essai, de l’évaluation de ses lectures de Marie Balmary ou d’André Chouraqui, ou de la Bible (ce qui serait un très vaste programme). Le livre est en revanche un appel à lire la Bible et la lecture biblique entreprise par les Pères de l’Église et les auteurs du Moyen Age. Il nous reste donc à appeler le lecteur à la lecture de la source hébraïque du Texte et aussi de sa variante islamique, non pour relativiser, mais pour ouvrir une chasse intellectuelle.
Voici un petit exercice pour écrivain en herbe : lisez le livre de la Genèse et puis au moins le commentaire de Maïmonide. Après lisez douze autres commentaires des anciens. Lisez aussi un superbe livre raté, Le paradoxe du monothéisme d’Henri Corbin. Bravo ! Maintenant, vous pouvez écrire de merveilleux bouquins à succès planétaire, en doublant la réussite des best-sellers professionnels.


Pour notre part, qui est la part de la vie, nous continuons à préférer les petits livres comme celui d’Annie Wellens.






Première publication sur le site : exigence-littérature


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15.11.2017